Date de parution du coffret blu-ray + dvd : 03.03.2026
Artus Films

https://artusfilms.com/products/le-prince-enchaine

 

Le Prince Enchaîné de Luis Lucia (La belle Andalouse, Un ange est arrivé, La louve) 1960.
Coffret Blu-ray/DVD, Artus Films, sortie le 3 mars 2026.
Durée : 88 minutes.
Avec Antonio Vilar (
(La reine sainte, Du sang à l’aube, Le plus bel amour de Don Juan), María Mahor, Paul Naschy (La bossu de la morgue, Les vampires du Dr Dracula, La furie des vampires).
Photographie : Alejandro Ulloa.
Décors : Sigfrido Burmann.
Musique : Cristóbal Halffter.
Scénario : José Rodulfo Boeta, d'après Pedro Calderón de la Barca.

Suppléments
Présentation du film par Christian Lucas
Diaporama d’affiches et de photos

 

Le Prince Enchaîné sort en 1960 dans une Espagne franquiste qui, loin de s'assoupir sous la censure, cherche à rayonner sur les écrans du monde entier. Soixante-six ans plus tard, Artus Films ressort ce monument du cinéma de genre ibérique en coffret Blu-ray/DVD restauré en 2K, nous offrant la chance de mesurer l'ampleur de cette ambition.

Le roi Basilio, convaincu par une prophétie astrale que son fils Segismundo engendrera le chaos et causera sa propre perte, prend la décision implacable d'enfermer cet enfant dans un endroit secret, dès sa naissance. 
José Rodulfo Boeta, chargé de l'adaptation scénaristique, ne trahit pas son illustre source : il en préserve la rigueur tragique et y insuffle un rythme très dynamique propre au cinéma. Les dialogues conservent leur densité poétique, leurs inflexions baroques, leurs silences éloquents entre deux serments. Certains plans restent proches du théâtre, quand les personnages se parlent alors qu’ils ne sont pas face à face.
Le film met en scène les dilemmes entre déterminisme et libre arbitre, entre la prophétie comme sentence et l'être humain comme variable capable de la déjouer. Des thèmes universels.

Une superproduction avec un super casting pour l’époque. 
Antonio Vilar compose un roi Basilio très intense, à la volonté de fer : sa stature imposante et son regard perpétuellement voilé par la culpabilité, font de lui non pas un tyran, mais un homme brisé par ses propres certitudes. Chaque scène qui l'oppose à son fils vibre d'une tension paternelle que Luis Lucia filme avec un message fort : le monarque semble lui-même prisonnier de ses peurs. La dualité de ce souverain, tiraillé entre l'amour et l’anxiété, constitue le vrai moteur émotionnel du récit.

Face à lui, María Mahor apporte une grâce magnétique à son personnage féminin, figure de lumière dont la présence progressive agit comme un contrepoison à la fureur animale de Segismundo. Sa transformation psychologique, suggérée avec une subtilité rare pour le genre, donne au film un côté humain très appréciable.

Paul Naschy assure ses scènes avec une énergie brute et instinctive qui tranche avec les attitudes plus éduquées de ses partenaires, comme si un barbare s'était glissé parmi des courtisans.

Luis Lucia orchestre son film avec une conscience fine dans l’utilisation des espaces naturels et des décors déjà existants, qui sont authentiques, mais donnent une dimension presque fantastique, magique, notamment pour la vallée où est retenu Segismundo.

Alejandro Ulloa, directeur de la photographie, exploite au mieux les décors naturels, de la vallée secrète aux châteaux médiévaux. La restauration 2K magnifie l’ensemble. Les bonus vous permettent de voir la différence entre l’image d’origine et la version 2K. Un travail indispensable qui rend ses lettres de noblesse à cette superproduction. La palette, en couleurs vives mais maîtrisées, oscille entre des tons terreux et orageux qui rappellent les fresques baroques espagnoles, faisant de chaque plan un tableau en mouvement.

Le montage, aux coupes franches et parfois abruptes, instaure une urgence narrative qui colle à la dramaturgie : cette cadence emballée participe à la sensation d'un destin que rien ne peut ralentir.

Il est à rappeler dans quel contexte politique Le Prince Enchaîné a été tourné. En 1960, le régime du général Franco encourage un cinéma de prestige capable de projeter l'image d'une Espagne puissante, héritière d'une culture millénaire. Luis Lucia joue habilement dans cet espace contraint : en adaptant Calderón, il s'inscrit dans la filiation la plus noble du patrimoine national, gagnant une légitimité culturelle qui lui permet d'explorer, sous couverture mythologique, des thèmes sensibles : la tyrannie d'un père-roi, l'enfermement arbitraire, la légitimité du pouvoir. La prophétie n'est pas tout à fait qu'une prophétie : elle porte en creux la question de savoir ce qui justifie qu'un homme soit privé de liberté dès sa naissance. Dans l'Espagne de Franco, cette question n'est pas innocente.

Le Prince Enchaîné occupe une place singulière dans l'histoire du cinéma européen de genre. Ni péplum pur, ni film médiéval fantastique au sens strict, il trace une voie propre entre le théâtre classique filmé et la fresque épique aux décors naturels. Son exploration du destin et du libre arbitre, sa représentation d'un pouvoir corruptible même lorsqu'il se croit guidé par la sagesse, résonnent encore de nos jours.

La restauration proposée par Artus Films est irréprochable, et le soin apporté à ce coffret en fait un objet de référence. Le film vous permet de découvrir comment une Espagne sous dictature a pu produire, malgré tout, une œuvre d'une telle profondeur humaine. Luis Lucia, le temps d'un film, a tiré sur les chaînes.

 

Xavier