Date de parution : 19.08.2026
Editeur : Bragelonne

 

ISBN
1028138776
EAN
9791028138776

 

Retrouver Alan Moore dans la saga Long London est un plaisir indéniable. Ce deuxième tome, J'entends un nouveau monde, publié par Bragelonne en 2026, est franchement occulte. L'auteur de Northampton aime brouiller les frontières entre notre réalité et un Londres parallèle. Vous le sentez dès les premières pages : la magie n'est pas un simple décor, elle est le moteur du récit.

L'histoire se déroule en 1958 alors que les tensions montent dans les rues. Dennis Knuckleyard pensait avoir tourné la page du Grand Quand, ce double fantastique de la capitale où le temps se déforme et où vivent des êtres improbables. Une clé va devenir un piège qui va se refermer sur l’infortuné Dennis. Notting Hill s'embrase, des forces étranges s'invitent dans les rues et de violentes émeutes éclatent à Notting Hill. Grace Shilling, son ancienne compagne, se retrouve entraînée dans la tourmente, car elle est envoyée dans le Grand Quand. Dennis n'a pas le choix, lui qui pensait avoir réussi à tourner la page. Il doit s'en mêler, à son grand désarroi, pour notre plus grand plaisir. Puisque le malheur des uns fait le bonheur des autres.

Si vous êtes un peu curieux, ce roman vous donnera du travail. Beaucoup des personnes citées sont des occultistes célèbres. Leurs biographies méritent le détour. Les œuvres mentionnées au fil des pages ouvrent aussi des pistes de lecture, pour qui a envie de creuser un sujet. Car Alan Moore ne laisse jamais un mot au hasard. Chaque référence a sa raison d'être dans la page. Vous aurez donc le choix entre une lecture directe et une enquête parallèle, que le livre encourage sans jamais l'imposer.

Cette précision va avec une écriture reconnaissable entre mille. Certains y verront un côté corrosif, iconoclaste. D'autres parleront simplement d'un immense talent. Le texte reste fluide malgré la densité des idées, et les ruptures de ton ajoutent du relief au récit. Tout comme les allers-retours entre le Londres que nous connaissons et le Londres alternatif. L'humour noir est toujours là.

L'intrigue pourrait se résumer en une phrase. Ce serait pourtant passer à côté de l'essentiel. Ici, le plaisir se trouve dans le trajet plus que dans l'arrivée. Ce sont les 407 pages, ligne après ligne, qui font d’Alan Moore un bâtisseur de mondes hors norme. Le Long London se déroule autant dans notre monde que dans son double. Vous passez de l'un à l'autre sans jamais perdre le fil, ce qui n'est pas un mince exploit.

Le récit avance par une succession de situations, de jeux de position, de renversements et de mises en danger. Le rythme vous laisse rarement souffler.

Les personnages y sont pour beaucoup. Dennis n'a rien d'un héros flamboyant. Il est maladroit, têtu, pragmatique, et sa curiosité l'entraîne plus loin qu'il ne le voudrait. Grace, de son côté, reste une alliée de haut vol, pleine de ressources insubsonnées au début du roman. Autour d'eux, on croise des figures bien réelles, comme le Prince Monolulu ou le truand Jack Spot, ainsi que la libraire Ana Crevarde. Tous apportent une touche grotesque et inquiétante à ce Londres hybride. Chacun possède du charisme et une part de folie, ce qui les rend vivants. Vous partagerez avec eux des moments intenses.

Au-delà de l'aventure, le roman a une épaisseur politique et littéraire. L’ésotérisme et le regard sur l'Angleterre de l'après-guerre colorent légèrement l'ensemble, et le décalage rappelle parfois l'univers de peintres surréalistes. Vous apprécierez les descriptions physiques en fin d’ouvrage. La délicatesse d’Alan Moore, c’est que rien n'est lourd ni démonstratif. Ces thèmes affleurent dans l'action, au détour d'un dialogue ou d'une rue qui change de visage, mais rien ne vous est imposé. À vous de choisir de saisir d’une référence ou de la laisser de côté, ce qui au mieux pimente votre lecture et au pire vous laisse toujours le plaisir de l’aventure sous les yeux.

Ce tome convient aux amateurs d'étrange, aux curieux de culture alternative et à ceux qui aiment qu'un livre les renvoie vers d'autres livres, d’autres œuvres culturelles. Il demande un peu d'attention, un faible investissement par rapport au plaisir retiré.

Avec J'entends un nouveau monde, Alan Moore vous propose de relancer les dés une nouvelle fois aux côtés de Dennis, mais les cartes ont peut-être déjà été tirées.

 

Xavier