
Date de parution : 22.01.2026
Editeur : Delcourt
https://www.editions-delcourt.fr/comics/series/serie-heretique/album-heretique
Anvers, 1529. Les pavés luisent sous une pluie froide, et quelque chose dans cette ville retient son souffle. Ce n'est pas la peste, ni la guerre, c'est pire : la peur organisée, méthodique, habillée d’une croix et parlant latin. C'est dans ce décor que Robbie Morrison et Charlie Adlard posent leur récit, un one-shot publié chez Delcourt qui frappe avec précision et brutalité, sans filtre.
Le point de départ : le meurtre d’un prêtre qui est retrouvé crucifié dans sa propre église. Un homme va se charger d'y voir clair : Cornelius Agrippa. Mais ce n’est pas un détective ordinaire. Philosophe, médecin, occultiste, avocat, son curriculum vitae lui attire autant d’amis puissants que d’ennemis mortels. Ce qui le rend fascinant, c'est précisément cette position d'équilibriste : naviguer entre la raison humaniste et les certitudes dogmatiques d'une époque qui brûle ce qu'elle ne comprend pas. À ses côtés, Jean Wier incarne le questionnement permanent, la conscience d'un jeune homme qui apprend que la vérité coûte cher. Quant à Juliette, la fille d'Agrippa, elle dynamite tout, avec son caractère imprévisible, tranchant. Elle n’a pas son pareil pour semer le chaos.
Face à eux, l'inquisiteur Bernard Eymerich, qui concentre à lui seul tout ce que le fanatisme a de corrosif. C’est un homme convaincu, qui a les pleins pouvoirs. Robbie Morrison ne se contente pas de vous faire rencontrer le Mal. Il l'installe dans des institutions, dans des procédures, dans des discours soigneusement construits. La communauté juive d'Anvers, désignée comme bouc émissaire commode, est le révélateur d'un mécanisme qui se reconnaît avec un certain malaise chez nos contemporains. Dire que presque 5 siècles nous séparent de cette histoire… Qu’est-ce que les hommes ont appris pendant toutes ces années ?
Car voilà ce qui distingue Hérétique d'un simple polar historique sous tension : son ambition de mémoire. Le récit ne se contente pas de reconstituer une époque, il met en scène la mécanique intemporelle de la persécution : comment une institution transforme la peur collective en instrument de contrôle, comment elle forge des coupables dont elle a besoin. C'est vertigineux, et Morrison le fait sans jamais sacrifier la tension narrative à la démonstration.
Du côté graphique, Charlie Adlard réussit quelque chose d'inattendu. Lui qui est associé volontiers à l'urgence sèche de ses zombies en décomposition de Walking Dead avec un trait marqué livre ici un travail d'une tout autre densité : des compositions soignées, des architectures flamandes reconstituées avec minutie, un clair-obscur qui doit autant aux maîtres de la peinture baroque qu'à l'efficacité du comics. Chaque visage raconte une fatigue, une conviction, une fissure. Son noir et blanc est chargé de nuances, tout ce qui manque à l’inquisition en quelque sorte.
Le résultat est une œuvre passionnante. Chaque situation est tendue, ancrée dans l'Histoire. Hérétique va vous déranger, vous pousser à réfléchir, à aller plus loin que le préjugé et l’accusation gratuite.
Xavier